Toute l’Afrique ne débat que de la révolution digitale et de son impact et de ses bienfaits sur l’économie et la création d’emplois sur le continent. Presque tout les pays africains ont désormais leur ministre ou leur secrétaire d’Etat à l’économie numérique. Et les experts délibèrent sur les besoins en formation immenses du continent dans ce domaine. Mais l’Afrique doit-elle pour autant réinventer la roue ?

Depuis près d’un demi siècle, le continent dispose en effet d’un établissement d’enseignement professionnel inter-États basée à Libreville, au Gabon, l’Institut africain d’informatique (IAI). Fondé en 1971, cet établissement a été soutenu par une dizaine de pays : le Bénin, le Burkina Faso, le Cameroun, la Centrafrique, la Côte d’Ivoire, la République du Congo, le Niger, le Sénégal, le Tchad et le Togo.

Un institut moribond, sous financé, sans stratégie

L’IAI, qui forme des ingénieurs, a pour mission « de contribuer au développement d’une véritable économie numérique de ses Etats membres par la formation des compétences, le transfert des technologies et la valorisation, une recherche innovante d’envergure internationale et la diffusion du savoir dans le domaine du numérique. »

Le hic ? L’IAI est absent des radars de tous les décideurs chargés de conduire la révolution digitale du continent. L’institut est moribond. Sous financé, sans stratégie et tiré vers le bas par une gouvernance défaillante, il a failli disparaître. Une banderole d’étudiants de l’IAI résume les dernières années : « Années académiques; 2016/2017 : inachevée ; 2017/2018 : blanche : 2019 : incertaine ! »

Réunion de la dernière chance, la dix-septième session ordinaire du conseil d’administration de l’IAI s’est terminé positivement à Libreville, le 30 janvier 2019. Avec plusieurs décisions prises. « La première c’est que nous voulons sauver l’outil que constitue cet institut. C’est un établissement inter-Etats africains que nous avons le bonheur d’abriter en Afrique centrale. Il n’est pas question que nous puissions échouer quand d’autres établissements inter-Etats fonctionnent de façon merveilleuse ailleurs », a rapporté Bruno JR Itoua, ministre congolais de l’Enseignement supérieur.

Mesures d’urgence

De son côté, Guy-Maixent Mamiaka, le ministre de l’Économie numérique a indiqué la nécessité de « l’adoption en urgence des mesures nécessaires à la reprise de l’activité pédagogique avec, en perspective, la mise à jour des programmes de formation, conformément à l’évolution technologique et scientifique. »

Alors que plusieurs États membres s’étaient déjà désengagés, l’Institut africain d’informatique ne sera donc pas fermé in-extremis. Une feuille de route pour sauver l’établissement a également été adoptée. Bruno Jean Richard Itoua a ainsi rapporté que « les États membres devront se mobiliser pour apporter leurs contributions, afin d’assainir la situation financière de l’institution. »

Ensuite, « les administrateurs ont assigné au prochain président du conseil des pouvoirs pour gérer une transition qui permettra de remettre de l’ordre, et remettre sur les rails l’Institut, en attendant des réformes importantes. » Ils prévoient également « un conseil extraordinaire au plus tard dans six mois. »

Un prochain rendez-vous qui traitera tout particulièrement des réformes de fonds et des questions de gouvernance. « Nous allons traiter en particulier toutes les questions de gouvernance institutionnelle, gouvernance juridique, administrative, et organisationnelle, gouvernance académique, pédagogique et scientifique, gouvernance financière, des ressources humaines », a précisé Bruno Jean Richard Itoua.

Impliquer les opérateurs privés du numérique

Autant dire que l’action de la directrice générale, Binta Fatouma Kalmé, est largement remise en cause. L’établissement s’en remettra-t-il ? L’année 2018 a particulièrement été difficile avec des grèves des enseignants et du personnel administratif, qui réclamaient plusieurs mois de salaires impayés et de meilleures conditions de travail.

Arrivée à la tête de l’IAI en 2016, avec un projet de réforme supposé aboutir à « la renaissance de l’Institut », la directrice générale dit s’être heurtée à « la résistance au changement » de certains, en plus de « l’insuffisance des ressources financières. »

Aujourd’hui, Binta Fatouma Kalmé veut inviter les opérateurs privés du numérique à nouer des partenariats avec l’IAI. Ce qui permettrait, selon elle, de garantir la survie de l’Institut. « A la base, les étudiants qui sortaient de l’IAI allaient directement servir leurs Etats. Mais aujourd’hui, on constate que les étudiants qui sortent servent, à 90%, les opérateurs en charge du numérique et c’est la raison pour laquelle il faut changer le modèle économique pour faire participer tous les opérateurs en charge du numérique à la formation de ces étudiants », justifiait-elle, le 18 janvier dernier sur le site LeSahel.org. Mais Binta Fatouma Kalmé ne conduira très certainement pas cette mutation de l’IAI.