Violaine Champetier de Ribes

Auteure de « Demain, tous Estoniens ? L’Estonie une réponse aux GAFA », édition Cent Mille Milliards.

Dans son ouvrage « Demain, tous Estoniens ? L’Estonie une réponse aux GAFA », Violaine Champetier de Ribes, détaille comment l’Estonie à bâti à partir d’une feuille blanche un « Etat nation numérique. » Débarrassé de l’occupation soviétique en 1991, le pays a mis à profit son indépendance pour « réinventer la notion d’Etat au 21e siècle. » Un modèle co-construit avec le secteur privé, favorisant l’émergence de start-ups comme Skype. Aujourd’hui, 2600 services publics sont en ligne, ce qui permet d’économiser l’équivalent de 2% du PIB en frais de fonctionnement de l’Etat. Un concept qui s’exporte et qui intéresse déjà 17 pays africains.

 

LDPA : Votre ouvrage est consacré à « l’Etat-nation numérique. » Quel est ce concept ?

Violaine Champeiier de Ribes: L’Estonie a été classée l’Etat le plus digitalisé au monde en 2017 par le magazine américain « Wired. » L’Etat-nation numérique fonctionne comme une plateforme. Ce qui est important, c’est qu’il y a un projet politique derrière le projet estonien qui est de mettre le citoyen au centre de cette action. C’est un Etat prestataire de services.

Qu’est-ce que cette plateforme ?

L’Etat plateforme s’articule autour de trois piliers. Le premier est un système d’identification numérique qui repose sur une carte d’identité électronique, encadré par une loi de 2000. Le deuxième est une infrastructure informatique centralisée qui s’appelle X-road, le carrefour en anglais. C’est un système de registre et d’échanges de données distribuées qui assure l’interopérabilité globale entre les administrations. Le troisième pilier est un portail d’accès unique à tous les services de l’Etat.

L’Estonie a pour objectif de créer « un Etat minimal et efficace. » Est-ce le cas ?

C’est le cas dans la mesure où le but est de simplifier la vie des Estoniens. On peut tout faire en ligne sauf trois choses : se marier, divorcer et acheter un bien immobilier. Sinon 99% des démarches sont en lignes et elles font gagner une semaine de temps par an à chaque Estonien. Cela regroupe les services de l’Etat, et ceux des fournisseurs d’énergie, les compagnies de téléphone mobile, etc, qui peuvent se greffer sur X-road. Au total, on est à près de 2 600 services en ligne. Et il y a un nouveau service mis en ligne tous les six mois.

Toutes les activités de l’Etat : éducation, santé, justice, défense, police, etc, sont donc désormais gérées à travers X-road ?

Toute l’administration est gérée de cette manière. Et dès qu’un fonctionnaire débute sa carrière, il entre dans le système et il laisse des traces partout. Si vous vous loguez sur la plateforme, vous verrez en temps réel quelles informations un fonctionnaire a regardé vous concernant. Si vous n’êtes pas d’accord sur sa démarche, vous pouvez demander des explications et vous pouvez porter plainte. En Estonie il y a 500 millions de requêtes par an et seulement 700 plaintes parce que les abus sont très sévèrement punis.

Les fonctionnaires ont-ils été formés spécifiquement ?

Le pays est parti d’une page blanche. Jusqu’à la chute du mur de Berlin, les fonctionnaires étaient russes et ils ne parlaient pas l’estonien. Ils ne les ont pas gardé. Il y a eu une renouvellement total de la fonction publique. Aujourd’hui, les fonctionnaires représentent 2% de la population qui est de 1,3 million d’habitants. A minima les fonctionnaires ont une formation numérique. Ils ont aussi une formation au « design thinking », une méthode qui permet de concevoir les projets en mettant les besoins de l’utilisateur final au centre du développement. Et il y a aussi 1000 fonctionnaires ont une formation d’ingénieur de très haut niveau. Le citoyen doit être considéré comme un client de l’Etat qu’il faut servir au mieux. Le but est de ne pas perdre de temps avec des démarches chronophages.

Cet Etat dématérialisé a-t-il un impact sur l’économie ?

Le pays économise l’équivalent de 2% du PIB en frais de fonctionnement de l’Etat. En plus, cela a structuré l’économie. Les TIC génèrent 7% du PIB et le tertiaire en représente 71 %. Ce système a également crée un rapport public/privé très étroit, favorisant un cercle vertueux d’innovation et de création de start-ups, qui ont développé des solutions pour cet Etat plateforme. On est réellement dans de la co-création. Ce cercle vertueux fonctionne aussi dans l’autre sens. Quand une start-up a besoin que la législation évolue, pour développer la voiture autonome par exemple, l’Etat s’engage à adapter la législation dans les trois mois.

Le secteur privé a donc largement contribué à créer cet Etat numérique ?

Tout à fait. Il y a eu une co-construction de l’Etat. Rien n’a été fait en une seule fois, mais par petites briques et avec une logique des petits pas. Cela s’est construit en dix-huit ans. Quatre ou cinq entreprises, devenues de grosses entreprises estoniennes, ont participé à la co-construction de l’Etat : Cybernetica, Helmes ou Datel. Plus récemment, il y a Industry62 qui a développé l’e-ambulance, qui fournit à un hôpital toutes les informations sur un patient avant qu’il n’arrive aux urgences. Cette même entreprise a réalisé le design de la solution e-daeth : lorsque le médecin constate un décès, toutes les administrations et les sociétés connectées (eau, électricité, téléphone, etc) au X-road sont prévenues. Cela évite aux famille de faire les démarches. C’est un exemple de solution « citizen centric » pour décharger les familles. Et Industriy62 a développé pour le compte de l’Etat l’interopérabilité entre l’Estonie et la Finlande, notamment sur les dossiers de santé et toutes les données fiscales car il y a beaucoup de travailleurs transfrontaliers.

Vous écrivez que « le génie estonien moderne, c’est le numérique et ses success stories. » Peu de gens savent que Skype est estonien. Quel a été son rôle ?

L’Estonie a acquis son indépendance en 1991. Le pays est parti de rien pour créer cet Etat. Il y a eu un besoin d’innovations insufflé par l’Etat. C’est dans ce contexte que Skype est né en Estonie et que la start-up a donné naissance à tout cet écosystème innovant. C’est comme si l’Etat numérique était le terreau, qu’une graine Skype avait été semée et que tout le reste avait poussé à partir de là dans un écosystème extrêmement dynamique. Il y a maintenant en Estonie quatre licornes, valorisées à plus de un milliard de dollars : Skype, Playtech (paris en ligne), Transfert wise (transferts d’argent) et Taxify (concurrent de Uber). En Estonie, on a une licorne pour 325 000 habitants.

Qu’est-ce qui a poussé le pays à réaliser lui même tous les développements informatiques ?

C’est une volonté de départ parce que les solutions étrangères coûtaient trop cher. Donc les Estoniens ont décidé de créer les leurs. Historiquement, l’Estonie dispose d’ingénieurs de qualité car le pays abritait l’Institut cybernétique de l’Union soviétique. Et le centre international d’excellence de cybersécurité de l’OTAN a été installé à Tallinn en 2008, un an après une importante cyberattaque contre la solution estonienne qui a été attribuée à la Russie. Enfin, c’est à Tallin qu’est rédigé le droit international de la cybersécurité. En Estonie tout est encadré par la loi.

Pourquoi l’Etat estonien combat-il les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) ?

Les Estoniens ont crée un système dans lequel les GAFA ne peuvent pas rentrer. Car il est protégé. Les Estoniens ont réinventé la notion d’Etat au 21e siècle. Les Etats traditionnels ont très longtemps négligé le numérique dans tout ce qui était régalien, notamment l’identité et la sécurité. C’est par là que les GAFA se sont engouffrés. Pour l’Estonie, il est impératif que l’Etat défende ses prérogatives dans le numérique.

Que reproche L’Estonie aux GAFA ?

Ils proposent des solutions basées sur le profit et la captation des données de la vie des citoyens. Le but, c’est de vendre les données. On ne sait pas à qui. On ne sait pas comment. Or les données devraient être protégées par l’Etat pour préserver la démocratie. D’un côte il y a des solutions dont on ne connaît pas la finalité, si ce n’est économique. Or même dans le numérique, l’Etat devrait jouer son rôle.

Mais avec la carte d’identité numérique, l’Etat détient les données de chaque citoyen. N’est-ce pas tout aussi dangereux?

Cette carte est activée dès la naissance d’un enfant. Les parents n’ont pas besoin d’aller déclarer un enfant à la mairie. Lorsque le médecin entre les données du nouveau né : la taille, le poids, etc, les données rentrent également dans le système et l’identité numérique du bébé est créée. Dans le demie heure après la naissance, les parents vont avoir un mail de félicitation du gouvernement. Puis il sera inscrit à la crèche. Les parents n’ont plus besoin de faire de démarches administratives et s’ils ont droit à des allocations, elles se déclencheront automatiquement.

Certes, mais les données sont-elles bien protégées ?

Les données appartiennent aux citoyens. C’est encadré par la loi. Les données ne sont pas enregistrées sur la carte, elles sont stockées de manière très décentralisée dans les administrations concernées. A charge pour ces dernières d’échanger entre elles ces données sans déranger les citoyens puisque la loi interdit à l’Etat de demander deux fois à un citoyen au cours de sa vie la même information.

La présidente de l’Estonie, Kersti Kaljulaid, a fait une tournée africaine en décembre 2018. Le modèle est-il transposable dans les Etats africains ?

La présidente de l’Estonie est venue en Afrique pour développer la coopération et partager un savoir-faire numérique. Le modèle d’Etat numérique est adaptable à l’Afrique parce qu’il permet de mettre en place des solutions administratives à moindre coût. Dix-sept pays africains* sont venus étudier le modèle, se sont intéressés aux solutions estoniennes ou à des formations à l’e-gouvernement. Le dernier pays en date, le Bénin, a signé pour une plateforme d’échange de données.

* parmi les pays africains déjà intéressés par le modèle estonien : Cap Vert, Bénin, Ghana, Angola, Soudan, Kenya, Tanzanie, Zambie, Madagascar, Namibie, Comores, Maurice, Seyhelles, Tunisie.