Interview de Etienne Giros, président délégué du Conseil français des investisseurs en Afrique (CIAN) et président de l’European business council for Africa (EBCAM)

Le CIAN compte aujourd’hui 180 adhérents, des entreprises qui représentent environ 80% du business français en Afrique. Soit un chiffre d’affaires annuel de plus de 60 milliards d’euros. « Ce qui montre l’importance de ce continent pour notre pays », souligne Etienne Giros. Depuis deux à trois ans, le CIAN est sorti de son champ strict de « think thank », ou d’outil d’influence, pour aller sur le champ de « l’action thank. » L’organisation patronale a ainsi développé trois programmes. 1) « RH excellence Afrique » pour améliorer la formation professionnelle en Afrique. 2) « Santé entreprises Afrique », lancée cette année, qui implique les entreprises dans la lutte contre quatre grandes maladies en Afrique (sida, paludisme, tuberculose et le diabète) avec le fonds mondial de la santé. Le programme doit démarrer en Côte d’Ivoire, au Cameroun, au Sénégal et en Guinée en 2019. 3 ) La création au printemps d’une commission intitulée « relations avec les institutions européennes. » La raison ? « Les entreprises françaises ont du mal à se mouvoir à Bruxelles. Il faut les aider à y voir clair et les guider pour obtenir, éventuellement, des financements disponibles de l’Union européenne », précise Etienne Giros. Ce dernier vient par ailleurs de prendre la tête de l’European business council for Africa (EBCAM), qui réunit les regroupements d’entreprises européennes actives en Afrique.

La Lettre des Décideurs Publics Africains : Le CIAN lance une commission « relations avec les institutions européennes » et vous prenez la présidence de l’European business council for Africa (EBCAM). Avez-vous négligez Bruxelles ?

Etienne Giros : On peut dire cela. Mais je pense surtout que c’est le contexte qui a changé à Bruxelles et on l’a senti. On l’a vu. Cette prise de conscience, je l’ai eu quand Angela Merkel a lancé son programme « Compact with Africa » en juin 2017. Les Allemands ont des initiatives fortes sur l’Afrique maintenant, ils essaient d’être présents partout. Et puis, il y a eu, fin septembre, le discours de Jean-Claude Junker sur l’état de l’Union européenne, dont une grande partie a été consacrée à l’Afrique.

LDPA : Prendre la tête de l’EBCAM est-ce une manière de répondre à cette évolution ?

Etienne Giros : L’European business council for Africa (EBCAM) s’occupe des 54 pays d’Afrique. C’est une association d’associations d’entreprises qui s’occupent du secteur privé en Afrique dans leur pays. Elle elle est née il y a une trentaine d’années de la rencontre informelle et amicale de quelques organismes européens qui ressemblent au CIAN, qui étaient des clubs, des syndicats, des alliances, des groupements d’entreprises travaillant en Afrique. Aujourd’hui, l’EBCAM compte onze membres, qui représentent en dernier rideau plus de 4000 entreprises. L’EBCAM, qui est basée à Bruxelles. Et il se trouve que statutairement la présidence doit changer tous les ans. Et c’était au tour de la France au mois de juin dernier.

LDPA : Quelle est la mission de l’EBCAM ?

Etienne Giros : Elle est très très simple et unique. Elle est de représenter, de promouvoir et de défendre, si besoin est, le secteur privé européen qui investit en Afrique vis-à-vis de l’Union européenne, des autres institutions et évidemment des médias ou de l’opinion publique. En tant que CIAN, j’ai besoin de l’EBCAM pour être écouté à Bruxelles.

LDPA : Dans quel état d’esprit arrivez-vous à l’EBCAM ?

Etienne Giros : Il faut améliorer la visibilité et l’influence de l’EBCAM à Bruxelles. Si vous n’êtes pas repéré par les autorités comme un interlocuteur valable et représentant un secteur, le secteur privé en l’occurrence, on ne vous écoute pas et on ne vous consulte pas. Mais pour cela, le message doit porté par quelqu’un qui reste en place plus d’un an. Statutairement je suis là pour un an, mais cela a été très clairement entendu que j’étais là pour trois ans (le mandat du président de l’EBCAM est renouvelable deux fois une année, NDLR). Ce qui permet de lancer une vraie politique et de prendre position dans le paysage.

LDPA : L’EBCAM fait donc du lobbying à Bruxelles ?

Etienne Giros : Le rôle de l’EBCAM est, premièrement de faire connaître les positions du secteur privé à l’Union européenne. On va donner notre avis sur les ACP, le nouveau Cotonou, etc. Deuxièmement, c’est de rendre visible l’importance de l’entreprise privée et du secteur privé pour le développement de l’Afrique. C’est défendre une valeur qui nous est chère : le développement de l’Afrique ne passera pas sans l’accélération et l’accentuation du poids du secteur privé. Il faut aider les entreprises, non pas en leur donnant des subventions, ce n’est pas ce que l’on demande, mais en les aidant à s’implanter sur place pour créer des emplois et de la richesse pour lutter contre la pauvreté.

LDPA : L’EBCAM peut-il parler d’une seule voix à Bruxelles en représentant des intérêts qui peuvent être concurrents en Afrique ?

Etienne Giros : Face à la complexité de l’EBCAM, nous aimerions nous atteler à deux objectifs dans les trimestres qui viennent. D’abord, il est très important de concentrer l’EBCAM sur des objectifs clairs. Car tous les membres de l’EBCAM ne sont de même nature. Le CIAN est une association indépendante. Mais cela peut être un regroupement de chambres de commerce et d’un équivalent du Medef comme en Allemagne, c’est Africa Verein. En Angleterre, c’est un club assez british. En Hollande ou dans d’autres pays du nord, c’est plutôt des organismes qui vont jusqu’à vendre du conseil, des prestations, apporter des affaires, organiser des événements, donc ils font du chiffre d’affaires. C’est très différent. Il faut réunir tous ces gens là pour être représentatif et efficace.

Ensuite, nous devons avoir un bon niveau de représentativité. Nous avons des manques essentiels en terme de couverture géographique, notamment dans le sud de l’Europe. Assez curieusement, tous les pays du nord sont présents dans les onze membres de l’EBCAM. L’objectif est de passer à une quinzaine de membres en intégrant des pays du sud de l’Europe. Je m’occupe actuellement de faire rentrer dans les mois qui viennent un représentant du secteur privé du Portugal à l’EBCAM. Ensuite, il y aura l’Espagne et l’Italie à faire intégrer l’EBCAM.

LDPA : Quels sont les premiers dossiers que vous négociez ?

Etienne Giros : Le premier dossier concerne les échéances de 2020, c’est-à-dire les accords de Cotonou à développer. Mais aussi, l’extension des accords de participation économique (APE), les accords douaniers conclus entre chaque région économique (Afrique, Caraïbes et Pacifique, ACP, NDLR) et l’Union européenne. C’est très important, on suit ça de près.

C’est aussi le suivi et l’implication du secteur privé dans la manière d’utiliser la multitude de fonds qui existent à Bruxelles, avec chaque fois des services et des procédures différentes. Vous avez le FED, l’Alliance Sahel, le plan d’urgence, le plan d’investissement extérieur de Jean-Claude Junker, les réserves de parlementaires, les subventions ou les financements de la coopération décentralisée. Cela en fait déjà six ! Chaque fois c’est une structure différente, un réseau différent. C’est comme s’il y avait six administrations, c’est lourd. Il faut simplement que le secteur privé soit présent. Notre leitmotiv est de pousser les appels à projets. Ce qu’il faudrait, c’est un peu schématique, c’est que l’on passe d’une vision à Bruxelles où l’on finance et aide des programmes à une vision où l’on va aider et financer des projets. La différence ? Un programme, c’est une Etat africain qui a un programme à financer pour améliorer l’éducation, la santé, l’agriculture, etc. Un projet, c’est un Etat et des opérateurs du privé qui disent, ici il faut construire un barrage. Peu importe qu’il soit dans un programme. C’est un changement de paradigme.

LDPA : Pensez-vous être écouté ?

Etienne Giros : Tout le monde est à peu près d’accord. Mais ensuite, c’est la question de la mise en œuvre et le danger de la bureaucratie. Les procédures sont très lourdes. D’abord parce que l’organisation de l’Union européenne est déjà compliquée. Et puis Bruxelles porte une grande attention, on ne peut pas la blâmer pour ça, aux questions de responsabilités sociales et environnementales (RSE), de lutte contre la corruption, de bonne gouvernance, etc, etc. Nous adhérons à cela. Mais il faut savoir que cela à un coût qui n’est pas un coût financier mais d’efficacité. Vous installez des procédures et des barrières et cela se traduit souvent par un ralentissement des actions. Or nous sommes dans une course contre la montre en Afrique. Et nos concurrents, les nouveaux acteurs en Afrique, les Chinois en particulier, sont loin de tout ça. Ce ne sont pas des paroles en l’air, c’est « les 5 non »* énoncés par le président chinois Xi Jinping au forum Chine-Afrique en septembre dernier. Et nous, c’est plutôt « les 5 oui. »

Et puis en Europe on pratique aussi beaucoup le multi-financement. Vous avez deux ou trois organismes qui financement avec un chef de file, ce peut être l’Union européenne, avec la Banque mondiale, l’AFD et un fonds de private equity. C’est compliqué. C’est logique. Sauf que les autres ne font pas ça. Il faut en parler pour s’adapter.

LDPA : Avez-vous des solutions ?

Etienne Giros : C’est d’abord simplifier nos procédures dans l’exigence d’un certain niveau de qualité, de RSE dans les projets, cela est incontournable. Il faut aussi s’opposer aux « cinq non » de la Chine. C’est compliqué, mais il faut y réfléchir avec les pays africains, l’Union européenne et le secteur privé. J’ajoute aussi un point, par rapport à la tendance actuelle de la délégation et la gestion de projets. De plus en plus, Bruxelles décide d’un schéma directeur et lui attribue des fonds, mais l’appel aux projets, la sélection et le suivi sont délégués à un opérateur de l’aide publique, comme l’AFD. Cela ne doit pas contribuer à alourdir les procédures ou créer une double tutelle. Sinon ce sera lourd. Nous ne revendiquons pas une liberté débridée, ce n’est pas la jungle. Nous sommes d’accord pour qu’il y ait des obligations, mais dans la course contre la montre dans laquelle nous sommes engagés avec une concurrence nouvelle en Afrique, nous devons tous être sur un pied d’égalité et aller vite. Il faut trouver un habile point d’équilibre, avec lequel on remplit des objectifs louables que nous partageons et l’efficacité.

LDPA : Vers quels fonds européens cherchez-vous à flécher les entreprises ?

Etienne Giros : Les infrastructures, au sens large, puis l’éducation et la formation. L’agriculture et la santé. Dans ces secteurs là, les entreprises européennes sont très bien placées.

LDPA : Pierre Gattaz est à la tête de Business Europe, l’organisation patronale européenne, et vous à celle de l’Ebcam. Allez-vous mener des actions communes ?

Etienne Giros : Business Europe, représente le Medef , nous c’est le focus Afrique, c’est exactement la décalcomanie du Medef et du Cian au niveau européen. Il faut juste que l’on dise la même chose. Je pense qu’il faut que l’on coordonne nos agendas, les sujets qui nous préoccupent, etc. L’étape suivante sera ce que l’on propose, ce que l’on demande. Si on y arrive, nous ferons d’énormes progrès.

Propos recueillis par Jean-Michel Meyer

* Les « cinq non » de la Chine dans les affaires conclues en Afrique : ne pas s’ingérer dans la voie de développement choisie par les pays Africains, ne pas s’immiscer dans les affaires intérieures des pays, ne pas imposer la volonté de la Chine à l’Afrique, ne pas assortir les aides de conditions politiques et ne pas poursuivre “des intérêts politiques égoïstes” dans les investissement et les financements en Afrique.